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mercredi 12 décembre 2018

Telle mère, telle fille.

Lo'

Nous sommes le douze décembre 2018 et il y a quinze ans, j’apprenais la mort de ma mère. J’avais alors dix-sept ans.
Alors aujourd’hui, je vais vous parler un peu d’elle… Je l’ai parfois évoqué durant mon récit, je lui ai même dédié mon livre, mais jusqu’ici, je n’ai pas eu le courage d’écrire un billet sur elle, pour elle… Pourtant j’ai beaucoup pensé à elle durant ces dernières années et face à la maladie. J’avais l’impression de suivre ses traces, de marcher dans ses pas… Telle mère, telle fille ! 

Ma mère était une instit’ de village. Passionnée autant par son boulot que par les arts. Une altruiste et une sacrée tête de mule aussi, qui fonçait tête baisser pour défendre ses principes. Elle n’a jamais eu peur de prendre des coups.
Elle aussi a eu un cancer, décelé en 1996, elle avait une trentaine d’années (aussi). Ce n’était pas un cancer du sein, ni un cancer gynécologique mais un lymphome : La maladie de Hodgkin. Pas de lien génétique. Juste un coup de pas de bol à la loterie que nous partageons maintenant.
Aujourd’hui j’ai envie de vous raconter son histoire de cancer à elle, avec mon regard (car je ne peux qu’imaginer). On ne vit pas tous le cancer de la même manière, et l’après cancer encore moins. Plein de facteurs font que, face à la maladie, nous ne sommes pas tous égaux, nous ne nous battons pas à armes égales. De la force elle en avait bien plus que moi, et pourtant, la maladie et ses tourments ont fini par triompher d’elle…

Je n’étais pas bien grande, dix ans, lorsque j’ai appris la nouvelle, mais je m’en rappelle encore comme si c’était hier. La mémoire nous joue des tours, sauf pour les moments les plus traumatisants de notre vie, elle est alors capable, de nous replonger dedans sans omettre un seul détail… Je me souviens de tout, le cabinet médical, la lumière du soir, cette odeur particulière de désinfectant, le banc dans le couloir étroit sur lequel j’étais assise, le regard doux et bienveillant que m’a lancé le médecin (un ami de ma mère) et la mine effacée de ma maman. 

J’ai toujours vu ma mère comme une femme forte, impressionnante, prête à mener tous les combats pour tout ce qui lui tenait à cœur. Ce jour-là, pour la première fois de ma vie, j’ai senti sa peur. Elle venait d’apprendre qu’elle avait un cancer et j’avais tout compris. Elle était très malade. Je savais que tout allait changer.

Elle a s’en doute pensé aux mêmes choses que moi, à ce moment-là … Comment l’annoncer à ses proches ? Les traitements, la perte des cheveux, le quotidien… Et puis deux enfants…

Comme nous tous, elle n’a pas eu le choix. D’abord les traitements. Chimiothérapie les lundis à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris accompagnée de mon papa. 
Déjà très empathique, ses chimios devenaient mes chimios… Tous les dimanches soirs, elles m’empêchaient de dormir et me rendaient malade à en vomir… Je me souviens avoir vu pour la première fois le film Le salaire de la peur, un de ces dimanches… Il illustre pour moi parfaitement ce qu'on peut ressentir à chaque fois qu’on se rend à une cure. On est comme un camion chargé de nitroglycérine, qui à chaque bosse sur la route, la peur au ventre, croise les doigts pour être encore parmi les vivants demain.

Je me souviens de ses douleurs, de tous ces moments qu’elle passait couchée dans son lit, son visage et son corps bouffies par les corticoïdes, les traits inquiets de mon père et puis d’autres moments... Le sourire aux lèvres et des rires partagés quand elle nous faisait essayer sa perruque, à mon petit frère et moi. 
Et puis la radiothérapie, les brûlures sur son corps, les tubes de Biafine que j’étalais sur sa peau, les petits pansements que lui collait partout mon frangin, « pour qu’elle aille mieux » et le chien toujours fourré dans ses pattes. 
Mon cancer, miroir du sien, à quelques détails près… 
Telle mère, telle fille. 


Comme moi, avec son âme belliqueuse, elle a gagné ce premier combat contre la maladie, contre son cancer. Elle l’a écrasé, terrassé.
Mais non sans mal… beaucoup d’effets secondaires persistants lui gâcheront le quotidien. La radiothérapie a touché sa vessie. Des douleurs, des gênes. Beaucoup de fatigue. 
Elle essayera tout de même de reprendre sa vie là où elle l’avait laissé comme si la maladie n’avait été qu’une parenthèse. Retour en classe, à son quotidien, la maison, les enfants, les amis… Durant une année entière, je me rappelle d’elle pleine d’énergie, de bonne humeur, … pleine de vie ! 

Nous sommes dans les années 90. On ne vous propose pas de suivi psychologique ni pendant ni après le cancer. Le cancer est encore trop souvent synonyme de mort, en parler est très tabou, une fois guérit, il faut passer à autre chose. 
La joie qu’elle dégage n’est qu’une façade… l’après cancer est autant difficile à vivre à l’époque qu’aujourd’hui. L’injustice est très souvent impossible à accepter, à digérer. Les effets secondaires sont là et ne cessent de vous rappeler tout ce que vous a enlevé la maladie. Ma mère n’est plus celle qu’elle était. Elle est triste. 

     Des maux plus anciens ressurgissent, la maladie l’a épuisée, vidée de toutes ses forces, elle est désarmée. Elle se sent seule, incomprise. A l’époque personne ne voit… La dépression est déjà bien installée, et en tant que proche on se sent démuni. Mais les années passent et rien n’y fait. La maladie continue de la ronger de l’intérieur, une autre sorte de « cancer » prend de plus en plus de place et menace de la faire disparaitre… Mais pas de traitements efficaces.

    Nous la regardons s’éteindre à petit feu, pétrifiée dans ses angoisses. Nous sommes impuissants. Est-il trop tard ? Difficile en tant qu’enfant de ne pas lui en vouloir… Un parent devrait être capable de tout par amour pour ses enfants, même de s’extirper du pire des cauchemars éveillés. Elle a baissé les bras. Triomphante du cancer, s’étant battue avec autant de ferveur pour rester en vie, comment pouvait-elle maintenant abandonner face à … Face à qui ? A soi-même ? A ses démons ? 

   Toute la difficulté est là. Qui est l’ennemi à combattre ? Quel est ce cancer que l'on nomme si facilement dépression ? Tellement poreux et insaisissable qu’il est compliqué de le rendre réel ou concret. 

   Pour moi aussi cette phase aurait pu s’installer après le cancer. Je l’ai combattu de toutes mes forces. J’y ai sans doute mis plus d’énergie que dans mon combat contre la tumeur. Pour cela j’ai laissé faire les traitements. Je sais que mes proches ont eu peur qu’il m’arrive la même chose qu’à elle. Moi aussi j’ai eu très peur. Telle mère, telle fille.
Je ne suis pas elle mais je peux désormais comprendre un peu plus ce qu’elle a ressenti. Ce qu’elle a dû vivre. Elle n’a sans doute pas eu les outils nécessaires pour l’aider à remonter la pente. Contrairement à moi. 

Ce sera finalement une rupture d’anévrisme qui emportera ma mère… mais je l’espère dans un doux repos, sans douleurs.

   Le cancer m’a tout de même pris ma mère.  Le cancer c’est la maladie, la tumeur, ce sont les traitements, mais c’est aussi l’après : la déconstruction puis la lutte pour se reconstruire, rentrer parmi les vivants. Encore aujourd'hui, il finit trop souvent par aspirer ceux qui pourtant avaient gagné la première bataille. 



Pink Floyd - Wish you Where Here