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jeudi 22 juin 2017

François



Hiver à Orléans


11 Novembre 2016

   Même si le cancer ne m'a pas encore pris la vie, il me prend beaucoup. Quelques amis, des croyances, ma jeunesse, des parties de mon corps, ma féminité, mes cheveux, ma mobilité, mon énergie, ma fierté, ma confiance, mon estime... et aujourd'hui, il me retire François. François c'est mon grand-père de cœur. Le grand-père que j'ai choisi. La vie ne m'avait pas gâtée à ce niveau-là. Du côté de mon père comme celui de ma mère, je n'ai jamais vraiment considéré leurs géniteurs mâles comme des grands-pères.
François, c'était le mari de ma nounou Yvonne, la femme qui m'a élevée aux côtés de ma mère et de mon père. Et bien François, lui, grand bonhomme bien portant, beauceron pure souche, avec ses chemises à carreaux et ses bretelles, son bout de doigt en moins et son énorme cœur sur la main, je l'ai choisi comme tel. Je crois que ma mère le considérait comme un père alors naturellement, je l'ai pris pour papy.
François a eu un cancer il y a 13 ans, génétique, il a aussi touché la plupart de ses frères. Quelques semaines après avoir appris que j'étais coincée dans les filets de ce foutu crabe, il a également appris que le sien était de retour...
Ils ne rôdent jamais bien loin...

   J'ai eu comme l'impression de lui porter la poisse, - mon côté chat noir - je ne sais pas vraiment pourquoi. Mais cette fois, malgré les contrôles fréquents, son adversaire n'était plus seul, il était accompagné de métastases, logées dans son cerveau... Je savais que je devrai bientôt lui dire au revoir mais j'ai essayé de m'accrocher à la vie, à sa vie, à la mienne et de me battre pour moi mais aussi pour lui. Comme ma mère aurait été malheureuse...
Alors, dès que j'ai pu me rendre quelques jours à Orléans durant mes traitements, je suis allée les voir, François et Yvonne, car pour lui comme pour moi on ne savait pas quand serait la dernière fois. Je suis allée le visiter d'abord chez lui, quand ça allait à peu près, puis à l'hôpital, quand ça a commencé à aller beaucoup moins bien...

   Ce jour-là, il ne m'a au départ pas reconnu, et moi non plus je ne l'ai plus reconnu... La grande faucheuse avait commencé son œuvre, en prenant possession d'abord de ses kilos en trop, ses cheveux, ses yeux pétillants comme des bulles de champagne, son sourire bienveillant...
Je suis restée le plus longtemps possible avec lui à parler de moi, de lui, du cancer, du jardin, de ce qu'il fera en rentrant chez lui... de la vie !
Il y a encore beaucoup d'espoir dans ses mots. Alors à moi aussi ça me donne de l'espoir !
Mais je n'arrive pas à quitter sa chambre d'hôpital, je ne veux pas lui dire au revoir... J'ai toujours peur que ce soit la dernière fois et je ne veux pas. J'aimerais qu'il puisse vivre encore longtemps, ou pour toujours. J'aimerais encore et encore, venir les voir, tous les deux, discuter de la pluie et du beau temps, entendre ses anecdotes dès qu'il coince la camionnette dans un champ en allant promener le chien, manger le gibier cuisiné par Yvonne, boire une coupe de champagne parce qu'il y a toujours une bonne occasion, manger les légumes de son jardin et repartir avec mes confitures et mon bocal de cornichons maison...
Je repars à Montpellier le cœur lourd, je les aime tellement fort tous les deux !


François

   Aujourd'hui, grise journée de novembre, le téléphone sonne, et pendant que les sonneries retentissent mon cœur se serre, j'ai un pressentiment, quelque chose qui me traverse le corps et me transperce l'estomac. C'est mon frère. Il m'annonce la nouvelle. François est parti. Je ne suis pas seule alors je me maîtrise, je prends sur moi mais j'ai envie de hurler, de pleurer toutes les larmes de mon corps ! Putain de Cancer, tu me prends tout !
Deux mois après ma dernière visite, il s'en va...
Il faut que j'y aille, j'ai besoin de lui dire adieu, je reporterai mes séances de radiothérapie pour être là, pour lui, pour moi, pour Yvonne. Mathieu avait prévu une surprise ce weekend mais je ne peux pas faire autrement, il comprendra.

   Je prends le train, je vais passer quelques jours à Orléans. Les obsèques sont demain. Un cauchemar, c'est un cauchemar que je vis depuis bientôt un an, je vais me réveiller ! Je suis projetée 14 ans plus tôt, je revis la perte de ma mère. Pourtant je suis heureuse de pouvoir être là, avec lui, une toute dernière fois.
Il y a du monde, François était aimé, il était d'une profonde gentillesse, sincère, généreux, toujours là pour filer la patte à ceux qui en avaient besoin. Un gros ours affectueux.
M****, partager un bout de pâté/cornichon maison accompagné d'un canon de rouge avec lui va tellement me manquer ! Yvonne ne voulait pas que je vienne.

"- Tu es en traitement, il faut que tu prennes soin de toi, que tu te reposes, reste à Montpellier !

- Mais Yvonne, tu sais bien que je suis une tête de mule, tu me l'as assez répété gamine. Je serai là !"

   Et aujourd'hui, je lis la reconnaissance au fond de ses yeux. Je sais à quel point cela lui fait du bien de me savoir ici avec elle.
Avec mon frangin, on lit un poème que leur avait écrit notre mère. Beaucoup de jolis mots pour lui et pour elle. Et puis il est temps pour lui de partir en fumée... J'ai le cœur qui s'arrache quand je le vois là, à travers la vitre, disparaître dans les flammes, enfermé entre quatre planches. Adieu François, tu vas tellement me manquer.
Foutu Crabe, tu es sans pitié.
J'ai du mal à quitter le funérarium, je n'ai jamais aimé faire des adieux.

   Le lendemain, j'en profite pour aller voir mes amis sur Orléans avant de repartir. Surprise party numéro 2. Encore une fois, cela me fait plaisir que mes amis se soient mis en quatre pour fêter mes trente ans mais je n'ai pas le cœur à être joyeuse. La vie est une p***** de blague. J'ai perdu.
J'essaye de profiter un maximum de mes amis présents mais mes pensées sont bien loin.
Je rentre à Montpellier, avec un bout de moi parti en fumée.
Fucking Big C.



Pixies - Where is my mind


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